37
Vous connaissez le mythe du Grand Magot d’Épice ? J’ai entendu parler, moi aussi, de cette histoire. Un de mes majordomes me l’a rapportée, un jour, pour me distraire. Elle prétend qu’il existe, quelque part, une réserve de mélange aussi vaste qu’une montagne. Cette réserve serait cachée dans les profondeurs d’une lointaine planète, qui n’est pas Arrakis, pas Dune. L’épice y aurait été transportée il y a fort longtemps, avant la création du Premier Empire et de la Guilde Spatiale. On dit aussi que Paul Muad’Dib habite sur cette planète et qu’il y vit encore au milieu du magot qui le nourrit. Ce que le majordome n’a pas compris, c’est pourquoi son histoire me troublait tellement.
Les Mémoires Volés.
Tremblant de colère, Idaho retournait à grands pas vers ses appartements de la Citadelle à travers les grands corridors bordés de plasbriques grises. Chaque fois qu’il passait devant un poste de garde, la Truitesse qui s’y trouvait se mettait au garde-à-vous, mais il affectait de ne pas la voir. Il savait qu’il mettait le trouble parmi ces femmes. Elles ne pouvaient se tromper sur son humeur présente. Mais cela ne lui faisait guère ralentir son pas décidé. Le bruit de ses bottes résonnait lourdement le long des murs.
Il avait encore dans la bouche le goût du repas de midi, étrangement familier, pris avec des baguettes à la mode Atréides : un bon morceau de pseudo-viande au goût prononcé, cuite au four avec une garniture de céréales de plusieurs sortes assaisonnées d’herbes odoriférantes, le tout arrosé de quelques bons verres de cidrite.
Moneo l’avait trouvé au mess des Truitesses, assis tout seul à une table dans un coin avec un plan d’opération dressé contre son assiette.
Sans y être invité, le majordome s’était assis en face du Duncan et avait repoussé le document.
— J’apporte un message de l’Empereur-Dieu, avait-il annoncé.
Son intonation distante et mesurée prévenait Idaho qu’il ne s’agissait pas là d’une rencontre fortuite. Et il n’était pas le seul à le percevoir. Un silence subit s’était fait autour de leur table pour se propager rapidement dans tout le mess.
— Oui ? fit Idaho en posant ses baguettes.
— Voici les paroles de L’Empereur-Dieu : J’ai la malchance que Duncan Idaho soit tombé amoureux de Hwi Noree. Cette infortune ne saurait continuer.
Idaho serra les lèvres de colère mais garda le silence.
— Cette attitude ridicule nous met tous en danger, reprit Moneo. Hwi Noree est la promise de l’Empereur-Dieu.
Idaho essayait de maîtriser sa rage, mais ses paroles le trahirent.
— Il ne peut pas l’épouser !
— Et pourquoi pas ?
— A quel jeu joue-t-il, Moneo ?
— Je ne suis qu’un messager. Avec un seul message à transmettre.
— Mais il se confie à vous ! murmura Idaho d’une voix basse et presque menaçante.
— L’Empereur-Dieu est sensible à votre problème, mentit le majordome.
— Sensible !
Idaho avait hurlé le mot, créant une nouvelle dimension dans le silence du mess.
— Hwi Noree est éminemment séduisante, dit Moneo, mais elle n’est pas pour vous.
— L’Empereur-Dieu a parlé, fit Moneo d’un ton railleur, et c’est sans appel.
— Je vois que vous avez compris mon message.
Idaho fit mine de repousser sa chaise.
— Où allez-vous ? demanda Moneo.
— Je m’en vais de ce pas régler cette question avec lui !
— Cela équivaut à un suicide.
Idaho lui jeta un regard furieux. Il était soudain devenu conscient de l’intensité du silence qui régnait parmi les Truitesses assises aux autres tables. Une expression que Muad’Dib aurait reconnue instantanément se peignit sur les traits du ghola. Muad’Dib appelait cela : jouer pour la galerie du Diable.
— Savez-vous ce que les premiers ducs Atréides disaient toujours ? demanda Idaho d’une voix chargée de moquerie.
— Y a-t-il un rapport ?
— Ils disaient que toute liberté disparaît dès qu’on a à lever la tête vers un dirigeant absolu.
Raidi par la peur, Moneo se pencha vers Idaho. Ses lèvres remuèrent à peine quand il murmura dans un souffle presque inaudible :
— Ne dites pas des choses pareilles.
— Parce que l’une de ces femmes ira les répéter ?
Le majordome secoua la tête d’incrédulité.
— Vous êtes encore plus téméraire que tous les précédents.
— Vraiment ?
— Je vous en prie ! Il est extrêmement périlleux d’adopter cette attitude.
Idaho perçut les mouvements nerveux qui gagnaient la salle de proche en proche.
— Il ne peut rien faire de plus que nous tuer, dit-il.
— Imbécile ! fit Moneo dans un murmure tendu. A la moindre provocation, le Ver peut prendre le dessus !
— Vous dites le Ver ? répéta Idaho d’une voix un peu plus forte que nécessaire.
— Il faut lui faire confiance, dit Moneo.
Idaho regarda à sa droite puis à sa gauche.
— Oui, elles ont entendu, je pense…
— Des milliards et des milliards de personnes sont unies dans son seul corps, reprit Moneo sans lui prêter attention.
— C’est ce que l’on m’a dit.
— Il est Dieu et nous sommes mortels.
— Comment un dieu peut-il faire le mal ? demanda Idaho.
Le majordome repoussa brusquement sa chaise pour se dresser.
— Faites ce que vous voulez ! s’écria-t-il. Je m’en lave les mains !
Puis il gagna la sortie d’un pas rapide.
Idaho regarda autour de lui. Tous les visages des Truitesses étaient tournés dans sa direction.
— Moneo ne veut pas être juge mais moi oui, dit-il.
Il fut surpris, à ce moment-là, d’apercevoir quelques sourires d’une ironie désabusée chez les gardes. Puis elles retournèrent toutes à leurs assiettes.
Marchant à grands pas dans les corridors de la Citadelle, Idaho se remémorait la scène en essayant de définir ce qu’il y avait de bizarre dans le comportement de Moneo. Sa terreur était évidente, et même compréhensible, mais elle semblait aller plus loin que la simple crainte de la mort. Beaucoup plus loin…
Le Ver peut prendre le dessus.
Idaho avait l’impression que cet avertissement avait échappé par inadvertance à Moneo. Qu’entendait-il par là ?
Encore plus téméraire que tous les précédents.
Il était frustrant d’avoir à subir la comparaison avec d’autres soi-même qu’il était le seul à n’avoir pas connus. Quel degré de prudence avaient manifesté les autres ?
Idaho arriva devant sa porte, s’apprêta à poser la main sur la serrure-contact mais hésita. Il se sentait dans la même situation qu’un animal pourchassé qui va se réfugier dans sa tanière. Les Truitesses avaient dû maintenant rapporter à leur « dieu » la conversation du mess. Quelle décision allait prendre Leto ? Il appuya la paume de sa main contre la serrure. La porte s’ouvrit vers l’intérieur. Il pénétra dans le vestibule de son appartement et referma la porte en la considérant d’un air songeur.
Va-t-il m’envoyer chercher par ses Truitesses ?
Il regarda le vestibule autour de lui. Il n’y avait rien là qui sorte de l’ordinaire. Des emplacements pour les vêtements et les chaussures, un miroir en pied, une armoire contenant des armes. La porte de l’armoire était fermée à clé. Mais il n’y avait rien là qui pût constituer une réelle menace pour l’Empereur-Dieu. Pas même un laser. Et de toute manière, à ce que l’on disait, le Ver était invulnérable aux lasers.
Il sait que j’ai l’intention de le défier.
Idaho soupira et se tourna vers le passage en arcade qui donnait accès au reste de l’appartement. Moneo avait remplacé le mobilier romantique par un décor plus strict et plus massif, comprenant certaines pièces d’origine indiscutablement fremen – récupérées sans doute chez les Fremen de musée.
Les Fremen de musée !
Idaho cracha son mépris et pénétra dans la pièce plus grande. Il n’avait pas fait deux pas qu’il s’immobilisait, surpris. A la lumière douce qui pénétrait par les baies exposées au nord, il venait de reconnaître Hwi Noree, assise sur le divan bas. Elle portait une robe bleue moirée qui la moulait étroitement. Elle leva les yeux vers lui à son entrée.
— Les dieux soient loués, vous n’avez rien ! fit-elle.
Idaho se tourna vers la porte d’entrée, vers la serrure-contact. Puis il regarda de nouveau Hwi sans comprendre. Seules quelques gardes triées sur le volet étaient normalement capables d’ouvrir cette porte.
Elle sourit de le voir si perplexe.
— Ce modèle de serrure est de fabrication ixienne, dit-elle.
Il fut soudain empli d’appréhension pour elle.
— Que faites-vous ici ?
— Il faut que nous parlions.
— De quoi ?
— Duncan… Elle secoua plusieurs fois la tête. Mais de nous !
— Ils vous ont raconté.
— Ils m’ont dit de vous repousser.
— C’est Moneo qui vous envoie !
— Deux Truitesses qui ont entendu votre conversation au mess. Elles m’ont amenée jusqu’ici. Elles pensent que vous courez un terrible danger.
— C’est pour me dire cela que vous êtes venue ?
Elle se leva, d’un seul mouvement gracieux qui rappela à Idaho la grand-mère de Leto, Jessica. C’étaient les mêmes gestes fluides et contrôlés, exécutés avec la même grâce harmonieuse. Une idée le frappa soudain.
— Vous êtes une Bene Gesserit ! s’écria-t-il.
— Non… j’ai reçu leur enseignement, mais je ne fais pas partie de leur Ordre.
L’esprit de Duncan Idaho se brouilla de suspicion. Quelles allégeances étaient réellement à l’œuvre dans l’Empire de Leto ? Que pouvait comprendre un ghola à toutes ces choses ?
Tant de changements sont survenus depuis que j’ai vécu…
— Je suppose que vous n’êtes quand même qu’une simple Ixienne, dit-il.
— Ne faites pas d’ironie avec moi, je vous prie, Duncan.
— Mais qu’êtes-vous réellement ?
— Je suis la promise de l’Empereur-Dieu.
— Que vous servirez loyalement ?
— Oui.
— Dans ce cas, il n’y a rien dont nous puissions parler.
— A part cette chose qui est entre nous.
Il se racla la gorge.
— Quelle chose ?
— Cette attirance. Elle leva la main au moment où il allait parler. J’ai envie de me jeter dans vos bras, d’y chercher l’amour et la protection que je sais pouvoir y trouver. Vous aussi, vous le désirez.
Il se tenait figé.
— L’Empereur-Dieu l’interdit !
— Mais je suis là.
Elle fit deux pas vers lui, sa robe ondulant sur son corps.
— Hwi… fit-il en s’efforçant de déglutir. Il vaudrait mieux que vous partiez.
— Ce serait plus prudent, peut-être, mais pas mieux.
— S’il découvre que vous êtes venue ici…
— Il n’est pas dans ma nature de vous laisser ainsi. De nouveau, elle l’empêcha de parler en levant la main. Je n’ai été conçue et éduquée que dans un seul but.
Ces paroles emplirent Idaho d’une circonspection glacée.
— Quel but ? demanda-t-il.
— Séduire l’Empereur-Dieu. Oh ! il le sait très bien. Il ne voudrait pour rien au monde que je sois différente.
— Moi non plus.
Elle se rapprocha encore d’un pas. Il perçut les effluves lactés de son haleine tiède.
— Ils m’ont trop bien réussie, dit-elle. Je suis faite pour plaire à un Atréides. Leto dit toujours que son Duncan est plus Atréides que la majorité de ceux qui ont reçu ce nom en partage à leur naissance.
— Leto ?
— Comment dois-je appeler celui que je vais épouser ?
Tout en disant ces mots, elle se penchait vers lui. Comme un aimant trouvant son point d’attraction, leurs gestes s’harmonisèrent. Elle posa la joue contre sa poitrine, les bras autour de son dos aux muscles puissants. Il mit son menton dans ses cheveux, respirant leur parfum de tous ses sens.
— Ce que nous faisons là est insensé, murmura-t-il.
— Oui.
Il lui souleva le menton, l’embrassa.
Elle se blottit contre lui.
Aucun des deux n’avait le moindre doute sur ce qui allait arriver. Elle se laissa faire quand il la souleva de terre et la porta dans la chambre.
Idaho ne parla qu’une seule fois.
— Tu n’es pas vierge, dit-il.
— Toi non plus, mon amour.
— Mon amour… répéta-t-il dans un souffle.
— Oui… mon amour !
Dans la paix d’après le coït, Hwi noua ses deux mains derrière sa tête et s’étira sur le lit en bataille. Idaho s’assit en lui tournant le dos, le regard dirigé vers la fenêtre.
— Qui étaient tes autres amants ? demanda-t-il.
Elle se dressa sur un coude.
— Il n’y en a pas eu d’autre.
— Mais…
Il se tourna, baissa les yeux vers elle.
— J’étais adolescente, dit-elle. Il y avait un jeune homme qui avait très besoin de moi. Elle sourit. Par la suite, j’ai eu très honte. Comme j’étais naïve ! Je me disais que j’avais trahi la confiance de ceux qui comptaient sur moi. Mais quand ils ont tout découvert, ils se sont montrés ravis. C’était une épreuve, en quelque sorte, tu comprends ?
Idaho fronça les sourcils.
— C’est pareil avec moi ? C’est parce que j’avais besoin de toi ?
— Non, Duncan. Son visage était subitement devenu grave. Nous nous sommes donné de la joie parce que l’amour le veut ainsi.
— L’amour ! répéta Idaho d’un ton plein d’amertume.
— Mon oncle Malky disait toujours que l’amour est un mauvais marché, car il n’est assorti d’aucune garantie.
— Ton oncle était un sage.
— Un imbécile ! L’amour n’a pas besoin de garantie.
Un sourire fit tressaillir les commissures des lèvres d’Idaho.
— On reconnaît l’amour, reprit Hwi en souriant aussi, au désir que l’on a de donner de la joie sans se soucier des conséquences.
Il acquiesça.
— Je pense uniquement au danger que tu cours.
— Nous sommes ce que nous sommes.
— Qu’allons-nous faire ?
— Je chérirai ce moment aussi longtemps que nous vivrons.
— Tes paroles ont un son bien… irrévocable.
— Elles le sont.
— Mais nous pourrons nous voir chaque…
— Jamais plus comme aujourd’hui.
— Hwi !
Il se jeta contre elle sur le lit, enfouit son visage dans sa poitrine. Elle lui caressa doucement les cheveux. Il murmura, ses lèvres contre son sein :
— Et si je t’ai…
— Chut ! Si un bébé doit naître, il naîtra.
Il redressa la tête et la regarda dans les yeux.
— Mais il saura qui est le père !
— De toute manière, il saura.
— Tu crois qu’il est vraiment omniscient ?
— Pas totalement. Mais ça, il le saura.
— Comment ?
— Je le lui dirai.
Idaho la repoussa brusquement et s’assit au bord du lit. Dans son visage, la colère luttait avec la perplexité.
— Il le faut, murmura-t-elle.
— Mais s’il se retourne contre toi… Il y a tant de rumeurs qui circulent, Hwi. Tu pourrais te trouver terriblement en danger !
— Non. J’ai des besoins, moi aussi. Il le sait. Il ne fera de mal à aucun de nous deux.
— Mais il va…
— Il ne voudra jamais me détruire. Il comprendra que s’il touche à un seul de tes cheveux, cela me détruira.
— Comment peux-tu l’épouser, Hwi ?
— Duncan chéri, n’as-tu pas vu qu’il a, encore plus que toi, terriblement besoin de moi ?
— Mais il ne peut pas… c’est-à-dire… vous ne pourrez pas…
— Le plaisir que toi et moi retirons l’un de l’autre, je ne pourrai jamais l’avoir avec Leto. Cela lui est physiquement impossible. Il me l’a avoué.
— Alors, pourquoi ne te… s’il t’aime…
— Il a des desseins et des besoins plus vastes. Elle tendit le bras, prit la main d’Idaho et la serra dans les siennes. Je sais cela depuis longtemps, depuis que j’étudie sur lui. Plus vastes que nous ne pourrons jamais en avoir.
— Quels desseins ? Quels besoins ?
— Demande-le-lui.
— Tu les connais, toi ?
— Oui.
— Tu veux dire que tu ajoutes foi à toutes ces histoires que…
— Il y a en lui de la bonté et de la sincérité. Je sais cela d’après mes propres réactions. Mes maîtres ixiens m’ont conçue, je pense, comme un réactif, mais les informations que j’ai obtenues jusqu’ici dépassent l’étendue de ce qu’ils voulaient que je sache.
— Ainsi, tu crois tout ce qu’il dit ! accusa Idaho en faisant mine de retirer sa main.
— Si tu allais le trouver, Duncan, pour essayer de…
— Il ne me reverra plus jamais !
— Mais si !
Elle porta la main du ghola à ses lèvres, lui embrassa les doigts.
— Je suis votre otage, dit-il. Vous finissez par me faire peur… tous les deux…
— Je n’ai jamais cru qu’il serait facile de servir Dieu, murmura Hwi. Mais je ne pensais pas que ce serait si dur.